Poemas de Philippe Jaccottet

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1.

El ignorante

Cuanto más envejezco, más crezco en ignorancia,
cuanto más he vivido, menos poseo y menos reino.
Todo lo que tengo es un espacio alternativamente
nevado o brillante, pero nunca habitado.
¿Dónde está el dador, el guía, el guardián?
Permanezco en mi cuarto y de momento me callo
(el silencio, como un sirviente, viene a poner un poco de orden),
y espero a que las mentiras se aparten una a una:
¿qué queda? ¿Qué le queda a quien muere
que le impide morir? ¿Qué fuerza
le hace hablar aún entre sus cuatro paredes?

1.

L’ignorant

Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,
plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.
Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour
enneigé ou brillant, mais jamais habité.
Où est le donateur, le guide, le gardien?
Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais
(le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre),
et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent :
que reste-t-il? que reste-t-il à ce mourant
qui l’empêche si bien de mourir?
Quelle force
le fait encor parler entre ses quatre murs?
Pourrais-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet?
Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole
pénètre avec le jour, encore que bien vague :
«
Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté
que sur la faute et la beauté des bois en cendres… »

2.

La voz

¿Quién canta ahí cuando toda voz se calla? ¿Quién canta
con esta voz sorda y pura un canto tan bello?
¿Será fuera de la ciudad, en Robinson, en un
jardín cubierto de nieve? ¿O es ahí, muy cerca,
alguien que no sospechaba que se le escuchase?
No nos impacientemos por saberlo,
pues no de otro modo precede al día
el pájaro invisible. Tan sólo permanezcamos
en silencio. Una voz sube y, como un viento de marzo
restituye su fuerza a los bosques cansados, nos llega
sin lágrimas, más bien sonriendo ante la muerte.
¿Quién cantaba ahí cuando se apagó nuestra lámpara?
Nadie lo sabe. Pero sólo puede oír el corazón
que no busca posesión ni victoria.

2.

La voix

Qui chante là quand toute voix se tait?
Qui chante avec cette voix sourde et pure un si beau chant?
Serait-ce hors de la ville, à
Robinson, dans un jardin couvert de neige?
Ou est-ce là tout près, quelqu’un qui ne se doutait pas qu’on l’écoutât?
Ne soyons pas impatients de le savoir puisque le jour n’est pas autrement précédé par l’invisible oiseau.
Mais faisons seulement silence.
Une voix monte, et comme un vent de mars aux bois vieillis porte leur force, elle nous vient sans larmes, souriant plutôt devant la mort.
Qui chantait là quand notre lampe s’est éteinte?
Nul ne le sait.
Mais seul peut entendre le cœur qui ne cherche la possession ni la victoire.

3.

Marzo

He aquí sin duda las últimas nieves sobre las laderas norte y oeste de las montañas, bajo el cielo que se recalienta aprisa casi en demasía; me parece que este año voy a echarlas en falta. Quisiera retenerlas. Se fundirán, impregnarán de agua fría los prados pobres de estas pendientes sin árboles; se volverán un chorro sonoro, acá y allá en los campos, tiernas aún las hierbas, la paja. Cosa esta también que maravilla, pero habría querido guardar un tiempo más la otra, la limpia colada aérea pasada de azul, los tiernos espejos sin brillantez, los huidizos armiños. Hubiera querido iluminarme aún de ello, abrevar allí mis ojos

3.

Mars

Voici sans doute les dernières neiges sur les versants nord et ouest des montagnes, sous le ciel qui se réchauffe presque trop vite; il me semble cette année que je les regretterai, et je voudrais les retenir. Elles vont fondre, imprégner d’eau froide les prés pauvres de ces pentes sans arbres; devenir ruissellement sonore ici et là dans les champs, les herbes encore jaunes, la paille. Chose elle aussi qui émerveille, mais j’aurais voulu plus longtemps garder l’autre, l’aérienne lessive passée au bleu, les tendres miroirs sans brillant, les fuyantes hermines. J’aurais voulu m’en éclairer encore, y abreuver mes yeux.

4.

Viático

Ave salida de la fragua
en la polvareda de la tarde
en el olor a estiércol
en la luz del lugar

Quizá sólo lo hubieras
visto sin comprenderlo
antes de mudarte de ciudad

¿No era
lo indestructible?

4.

Viatique

Oiseau sorti de la forge

Dans la poussière de l’après-midi
dans l’odeur du fumier
dans la lumière de la place

Puisses-tu seulement
l’avoir vu sans le comprendre
avant de changer de village

N’était-ce pas
l’indestructible?

5.

Tras la ventana de marco enjalbegado
(contra las moscas, contra los fantasmas)
se inclina sobre una carta o sobre las noticias
del lugar, la cabeza canosa de un anciano.
La yedra oscura crece sobre el muro.

Cuidadlo, yedra y cal, del viento del amanecer,
de las noches muy largas y de la otra, eterna.

5.

Derrière la fenêtre dont on a blanchi le cadre
(contre les mouches, contre les fantômes),
une tête chenue de vieil homme se penche
sur une lettre, ou les nouvelles du pays.
Le lierre sombre croît contre le mur.

Gardez-le, lierre et chaux, du vent de l’aube,
des nuits trop longues et de l’autre, éternelle.

6.

Demasiados astros, este verano, Señor Maestro,
demasiados amigos aterrados,
demasiado jeroglífico.

Siento que con el tiempo
me vuelvo más ignorante cada día
y pronto acabaré muy tonto en los zarzales.

Explícate, por fin, ¡Maestro evasivo!

Por respuesta, al borde del camino:

hierbacana, acanto, achicoria

6.

Trop d’astres, cet été, Monsieur le Maître,
trop d’amis atterrés,
trop de rébus.

Je me sens devenir de plus en plus ignare
avec le temps
et finirai bientôt imbécile dans les ronciers,

Explique-toi enfin, Maître évasif!

Pour réponse, au bord du chemin:

séneçon, berce, chicorée.

7.

Carcomido, adosado
a esta columna casi igual de precaria,
no quisiera ya sino emitir palabras
que dispersaran los tejados
(pues incluso un tejado de paja pesa demasiado
si nos separa del enjambre nocturno).
Palabras parecidas
a los actos de las flores, azules o rojas,
a su perfume.
Ya no quiero laberintos,
ni siquiera una puerta:
solo un poste angular
y un montón de aire.
Liberados los pies, liberado el espíritu,
libres manos y miradas:
el duelo nocturno entonces
se iniciaría desde abajo.

7.

Adossé, vermoulu,
à ce pilier à peine moins précaire,
j’aimerais ne plus délivrer que des paroles
qui éparpillent les toits
(car même un toit de paille pèse trop
s’il vous sépare du rucher nocturne).
Des paroles pareilles
aux actes des fleurs, bleus ou rouges,
à leur parfum.
Je ne veux plus des labyrinthes,
même pas d’une porte :
juste un poteau d’angle
et une brassée d’air.
Déliés les pieds, délié l’esprit,
libres, mains et regards :
alors, le deuil nocturne
est entamé par en bas.

8.

El niño se puso de cuclillas
a los pies de la agradable y muy anciana dama
vestida de negro con ropa de otra época.
En la cesta,
todavía enrollada,
la lana de su vida
y las tijeras.

8.

L’enfant s’est accroupi
aux pieds de la très vieille et douce dame
en robe noire d’un autre temps.
Dans la corbeille,
encore toute enroulée,
la laine de sa vie,
et les ciseaux.

9.

Había (en una habitación
en la que ya no estamos)
una cama desordenada,
como si la desnuda, con su ardor,
la hubiera deshecho
como se desgarra un camisa.
Vendrán luego las lágrimas,
las que cosen de una vez para siempre
el vestido de tela rugosa.

9.

Il y avait (dans une chambre
où nous ne sommes plus)
un lit désordonné,
à croire que la nue brûlante
l’avait défait
comme on déchire une chemise.
Plus tard viendront les larmes,
celles qui cousent une fois pour toutes
le fourreau de drap rêche.

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